Mardi 23 novembre 2010, 4h00.

Mardi 23 novembre 2010, 4h00

 

Ca y est. Je commence à oublier des trucs. Ca commence doucement. J’oublie les mots, leur sens, les expressions toutes faites. Je cherche longtemps avant de pouvoir parler. C’est long, difficile. Et personne n’y fait attention. Comme si c’était normal. Mais peut-être que ça l’est. Qu’est ce que j’en sais ? Rien, bien sûr. J’ne sais même pas ce que je fais là.

 

Et puis, je commence à oublier les noms. Le tien, surtout. Le leur, je ne l’ai jamais su. Et le mien, il ne m’est d’aucune utilité. Je suis un nombre chez eux. Une sorte de code barre. C’plus pratique qu’ils disent… Huit chiffres c’est plus rapide que quelques lettres ? Enfin, il ne faut pas chercher. Ne pas poser de questions. Se taire. C’est tout. Ce n’est pas si compliqué... Et puis, on s’y fait. Au silence.

 

Hier, enfin, je crois que c’était hier… J’ai pas mal perdu dans la notion de temps. Heureusement que j’ai un calendrier. Je coche chaque jour, pour avoir des repères. Mais des fois, je me demande si je n’ai pas déjà coché aujourd’hui… Enfin, à quelques jours près, ça doit être juste. Quelle importance de toute façon. Le plus embêtant, c’est l’heure. Les fenêtres sont plutôt rares, vous savez… J’ai bien une montre mais… Pour peu que je la regarde à l’envers, je n’y comprends plus rien.

 

Bref, je disais donc. Hier… Oh non. Qu’est ce que je voulais vous raconter ? Je sais plus. Je sais pas. Que s’est-il passé hier ?! Oh et puis à quoi bon… J’en ai marre. Je ne peux plus me rappeler de rien. C’est peut-être à cause des petites pilules roses qu’ils me donnent tous les soirs… A moins que ça ne soit à cause de l’injection par intraveineuse quotidienne ! Je ne sais pas trop… Je sais ! Voilà ! Hier, pendant longtemps, j’ai cherché mon prénom. Vous imaginez ? Evidemment, personne ne le sait. Tout le monde s’en fout de mon prénom après tout. Mais j’étais incapable de m’en rappeler ! Finalement, j’ai abandonné au bout de quelques heures, et je suis allé m’assoire à coté de la fenêtre.

 

C’est bien la seule chose dont je puisse encore profiter. Le paysage. Je vous ai dit qu’il n’y avait pas beaucoup de fenêtre, non ? Je sais plus trop… Enfin, y’en a pas beaucoup alors évidemment, elles sont très prisées. Il faut jouer des coudes pour y parvenir. Ca ne me dérange pas. Il y a même une fois où j’ai mordu un type pour y arriver à ce fichu panorama. Il en pissait le sang, c’était pas beau à voir. Pas beau du tout. En plus, on m’a renvoyé en cellule pour me punir. Je n’ai même pas pu profiter du paysage. J’ai ragé pendant toute une semaine. Enfin. J’ai fini par accepter.

 

C’est vrai. D’habitude, on me laisse sortir de ma cellule assez facilement, pour peu que je n’ai pas de convulsions trop violentes et que je souris gentiment. Alors là je peux déambuler dans des couloirs aussi longs qu’à l’Elysée, et d’un blanc parfait. Ca finit par me faire flipper le blanc d’ailleurs. Mais c’est pour ne pas nous fatiguer les yeux qu’ils disent… Alors je les crois. Ils ne sont pas méchants dans le fond.

 

Juste un peu autoritaire. Au début, ça me gênait. Je n’aime pas me faire dicter ma conduite. Et puis ils m’ont répété que c’était pour mon bien. Alors bon, c’est pas souvent qu’on pense à moi, donc je peux bien les croire… Je pense que j’peux leur faire confiance. En même temps, si on est pas avec eux, on est contre, et ça, ça vaut mieux pas.

 

Tient, j’en oublie l’heure à raconte toute ces conneries…

Ouais, il est déjà… 4h27 ! Je pense que je suis insomniaque…

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