Lettre 7

29/05/12

 

Chère Inconnue,

 

Je comprends tout à fait votre réflexion sur la banalisation de la majuscule allemande. Je n’ai cependant pas le même point de vue. Certes elles peuvent finir par paraître totalement insignifiantes et porteuses de peu de valeur à force d’en voir à toutes les lignes. Toutefois, elles donnent ainsi à certains textes parfois moribonds, des vagues et des reliefs, des pleins et des déliés que le contenu seul n’aurait su offrir à son lecteur. Ce n’est déjà pas si mal non ? Que ces majuscules puissent au moins permettre à une phrase d’être belle à regarder si elle n’est pas  belle à lire n’est-ce pas déjà réussir quelque chose de grand auquel même l’auteur a failli ?

Toutefois, je ne peux qu’approuver votre réflexion sur la différence entre amour et Amour. D’ailleurs, il m’est venu une réflexion. Si l’on parle d’Amour avec un grand A, pourquoi ne parle-t-on jamais de haine avec un grand H ? La Haine ? Cherche-t-on à diminuer la violence d’un tel sentiment ? De le minimiser ? De le nier ? Cherche-t-on ainsi à l’oublier ? Ou bien à se dire que les causes ne valaient pas un tel dénouement ? Peut-être simplement avons-nous trop peur pour parler de Haine avec un grand H... Parce que sans doute toutes les haines porteraient un h majuscule, et cela nous est trop difficile. Ceci dit, je pense aussi que tous les amours méritent d’arborer une majuscule. Des fois quand je regarde le journal télé, je me dis qu’on l’oublie trop souvent, et que si nous avions des majuscules aux noms communs comme en allemand, les choses reprendraient leur vraie valeur... Mais je crois que j’utopise un brin (pardonnez moi ce néologisme, je n’ai pas trouvé mieux pour exprimer mon sentiment). Les journaux télévisés allemands m’ont l’air d’être relativement les mêmes que les nôtres... à ceci près qu’ils sont dits en allemand...

 

Ce matin, le livreur est passé. Il pleuvait. Il pleuvait très fort mais il est venu quand même. Lui aussi était très beau sous cette pluie. Son casque enlevé, il est resté planté devant l’échoppe. Il n’osait pas entrer. Ses cheveux se sont imprégnées de l’eau à une vitesse. Il faut dire qu’il pleuvait vraiment très fort, vous n’imaginez pas. C’est à ce moment-là que la fleuriste est sortie paniquée. Elle ne s’attendait pas à ce que la pluie devienne aussi violente et elle avait peur qu’elle n’abîme toutes ses belles plantes. Quand il l’a vue sortie, le livreur est sorti de son sommeil de statue et aussitôt s’est mis à l’aider. Au début leurs gestes étaient brouillons, flous. Ils se gênaient plus qu’ils ne s’aidaient. Et puis ils ont fini par trouver un rythme de croisière, et ça aussi, c’était très beau. On aurait dit un ballet. Deux danseurs, et tellement de couleurs ! La pluie battait la mesure. C’était superbe à voir. Même si le rideau de goutelettes me rendaient la scène floue, je vous promets Chère Inconnue que la scène ne manquait pas de sublime. J’espère d’ailleurs que ces quelques phrases seront suffisantes pour rendre honneur à ce moment.

Mais ce n’est pas tout. Car le plus beau reste à venir. Le livreur n’est pas resté seulement un quart d’heure. Il a fallu presque 45 minutes pour rentrer toutes les plantes puis les agencer correctement dans la boutique et soigner celles qui avaient été abîmées par le déluge. Et quand il est ressorti, elle lui a offert un baiser.

Je n’en dis pas plus et vous laisse imaginer le sourire du livreur quand il est reparti sur son scooter, et celui de la fleuriste quand elle a pris sa pause déjeuner.

 

Esther c’est une longue histoire... Tout le monde la connaît ici. C’est une toute petite ville et des personnages comme ça ne passent pas inaperçus. Je n’ai pas beaucoup d’affection pour elle, pour ne pas dire que je n’en ai aucune. C’est quelqu’un de méchant. Elle se marie avec un “jeune homme très bien”. Tellement bien qu’elle ne parle de lui qu’en ces termes, jamais par son prénom. Moi ça me choque toujours. Si je me marie un jour, j’espère que ma future ne parlera pas de moi ainsi... Qui plus est, si lui est en effet quelqu’un de très bien, on ne peut pas dire la même chose d’elle. C’est une arriviste. Elle a toujours utiliser les gens à son bon vouloir et selon ses besoins. A l’en croire tout le monde serait là pour faire d’elle le centre de l’univers. Son père est un homme important dans la finance apparemment. (je ne comprends rien à la finance alors je ne pourrai pas étayer ces dires, je ne fais que vous rapporter ce qu’on m’a dit) Sa mère est morte il y a quelques années, un suicide. Et ça ce n’est pas apparemment. Je l’ai vue, j’étais là. Mais je ne vais pas parler de ça, personne ne me croit de toute façon.

Toujours est-il qu’Esther, depuis ce terrible évènement, ne cesse de psalmodier à qui veut l’entendre qu’elle est une pauvre orpheline et quelle souffrance elle doit porter. C’est une menteuse, une infâme menteuse.

 

Pardon, je m’emporte... Je suis désolé, ce n’est pas une histoire que l’on est sensé raconter aux inconnus, aussi chers soient-ils...

 

Comment était le brownie alors ? Est-il parvenu à effacer au moins pour un moment la terrible odeur de javel ?

Je vous remercie infiniment pour les fraises tagada ! Il y avait bien longtemps que je n’en avais pas mangées ! Cela m’a rappelé d’excellents souvenirs que je croyais avoir perdus. Je vous suis éternellement reconnaissant pour cela !

Cette missive est déjà bien longue je crois... Je vais vous laisser ici, je dois aller travailler...

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