Lettre 13

14/11/12

 

    Chère Inconnue,

 

    Laissez moi vous raconter cette petite histoire. (qui n’a de petite que ce que la convenance m’oblige à vous dire en réalité.)

 

    Un jour, une jeune fille, bien loin d’être une princesse, se promenait sous les arbres d’un parc. Les arbres s’étaient pâmés de leurs couleurs d’automne. Une variation de orange, marron et jaune dans des tons d’une subtilité digne des plus grands peintres. Sous ses pieds le tapis de feuilles mortes craquait dans une mélodie légère et discrète. Il flottait une ambiance des plus féeriques.

    Comme je vous l’ai dit, elle n’était pas princesse. Cette histoire n’est pas suffisamment vieille pour qu’on trouve des princesses à tous les bords de route. Elle était simple boulangère. Elle ne faisait pas parti des puissants mais ne se considérait pas comme à plaindre non plus. Elle n’était pas propriétaire de la boulangerie, elle ne faisait qu’y travailler mais cela lui suffisait. Elle se levait à 6h et arrivait sur son lieu de travail une demi-heure après. Là elle commençait tout de suite à pétrir sa pâte. Puis elle enfournait le pain qu’elle vendait une fois la boutique ouverte à 8h30 précise.

    Les gens l’aimaient bien car elle avait toujours un sourire pour tout le monde. Elle se tenait au courant de la santé des petits vieux et des progrès scolaires du petit dernier. Et puis elle était jolie. Elle ne possédait pas le genre de beauté dont on se souvient à vie, plutôt celle qui illumine votre journée.

 

    Ce jour-là donc, elle se promenait sous les arbres. C’était un lundi, jour hebdomadaire de fermeture de la boulangerie. Le parc était toujours désert ce jour-là. Cela lui convenait parfaitement. Elle pouvait penser à toute sorte de choses jusqu’à satiété. Elle s’interdisait de le faire le reste du temps car elle craignait toujours d’être piégée dans une spirale de souvenirs. Elle se souvenait de sa famille aujourd’hui disparue. Elle souriait toujours dans ces moments car il ne lui restait que le bons, il devait bien y avoir eu de mauvais moments mais le temps avait fait son office.

    Elle vivait seule. Ses amies et les clients de la boulangerie ne cessaient de lui dire qu’elle allait bientôt avoir dépassé l’âge du mariage. Elle répondait toujours que ce n’était pas grave, elle pourrait toujours vivre avec un troupeau de chats qui du moment qu’elle pouvait les nourrir ne seraient pas trop regardant sur son âge. Cela la faisait toujours rire.

 

    Cela la faisait rire d’autant plus que, le lundi, dans le parc, une fois fini sa rêverie, elle le voyait lui. C’était un rendez-vous qu’elle chérissait. Elle ne le pensait pas spécialement comme un rendez-vous secret juste qu’elle n’en avait parlé à personne et c’était tant mieux. Elle ne connaissait pas son nom et lui ne connaissait pas le sien. Jusque là, ça ne leur avait pas posé problème. Et il n’y avait pas de raison à ce qu’il y en est. Car tous les lundis dans ce parc, il venait lui faire la lecture. La première fois qu’ils s’étaient parlés, elle avait dit qu’elle aimait les histoires mais qu’elle n’avait pas le temps et l’énergie que demandait les livres et que cela l’attristait. Il avait donc décrété que tous les lundis il viendrait lui lire un livre. Et dès ce moment, ce fut leur rendez-vous.

 

    Cela dura des mois. Tellement de mois qu’un an finit par passer. Toujours ils se retrouvaient là. Lorsqu’en hiver, ses mains devenaient bleues autour du livre à cause de la neige, elle soufflait dessus pour y ramener la vie. Lorsqu’une année complète fut passée et que l’automne enfin fut de retour, quelque chose changea.

    Il arriva tout sourire. Il n’avait pas de livre à la main ce jour-là. Avant qu’elle n’ait eu le temps de demander pourquoi cet oubli, il lui saisit les mains et déclara sans attendre :

“Je m’appelle Jérémy et toi ? Quel est ton nom dis moi !

_Mon nom ? Mon nom c’est Sarah. Pourquoi tant d’empressement soudain ?

_Parce que ça ne pouvait être que le plus beau nom du monde.”

    Quand elle rouvrit les mains, elle y trouva une bague.

    Elle n’ouvrit pas la boulangerie le lendemain. Son patron fut extrêmement mécontent mais quand il apprit la nouvelle il lui pardonna... tout en précisant qu’elle se devait d’être de retour dès le lendemain matin. Le mercredi, on ne cesse de la féliciter. A chaque fois, elle ne profitait pour prononcer le nom de l’heureux élu. Et elle était d’accord, c’était le plus beau nom du monde.

 

    A partir de ce moment-là ils se virent tous les jours. Mais ils continuaient quand même de se retrouver dans le parc pour ce petit moment de lecture. C’était leur moment hors du monde et ils en avaient tout deux besoin.

    Quand l’hiver arriva, on célébra la noce. Ils étaient tout deux d’accord pour un mariage en petit comité. Cependant il ne s’est pas trouvé un client de la boulangerie qui ne soit passé présenter ses félicitations, sa bénédiction ou ses recommandations de dernière minute. Tout était parfait.

 

    Elle ne changea pas grand chose à sa vie. Si ce n’est que sur sa boîte aux lettres étaient dorénavant inscrits leurs deux noms côte à côte. Elle ne savait pas grand chose de sa vie à lui. Elle savait qu’il venait d’une riche famille et qu’il travaillait dans l’entreprise de son père. Aucun d’entre eux n’étaient venus au mariage.

    Au mois de février, elle put lui annoncer la grande nouvelle : son ventre allait s’arrondir de jour en jour pendant neuf mois. Il ne dit rien, et cela la surprit. Aucune réaction. Il se retira dans son bureau et n’en sortit pas de la soirée. A partir de ce moment-là, il ne vint plus le lundi dans le parc. Et puis, il finit par disparaître sans laisser le moindre mot.

    Elle ne savait pas comment réagir, quoi faire. Ce n’était pas habituel, pas normal. Elle ne comprenait pas. Il n’avait pas laissé de trace dans la petite ville. Personne n’avait de nouvelle. Elle avait appelé son travail en dernier recours. De façon étrange on lui avait répondu “quelqu’un va venir vous voir. Nous vous recontacterons.” Là non plus, elle n’avait pas compris. Mais c’était la seule piste qu’elle avait pour obtenir des réponses.

    Une semaine passa donc avant qu’un étranger ne frappe à sa porte. Il ne lui laissa pas prononcer le moindre mot. A peine eût-il franchi la porte qu’il entama le monologue suivant :

 

“Nous n’avons pas autorisé ce mariage, nous ne l’avons pas voulu. Nous n’avons fait que le tolérer. Nous l’avons considéré comme étant une fantaisie accordée à Jérémy avant que la vraie vie ne commence réellement. Nous n’avions pas pensé que les choses iraient aussi loin. Nous allons vous demander de bien vouloir accepter le divorce qui va vous être demandé. Dès la mi-mai, il faudra que Jérémy soit remarié avec la bonne personne. Il nous faut donc le temps d’effacer votre trace. Nous savons que vous êtes enceinte. Vous voudrez bien nous tenir informés du déroulement de votre grossesse. Nous vous ferons savoir quels dédommagements vous seront offerts.”

 

    Puis il partit en laissant sur la table les papiers du divorce. Elle ne voulait pas croire ce qu’on venait de lui dire. Cela paraissait totalement irréaliste. Pourtant, les papiers avaient bel et bien été signés par Jérémy. Elle voyait ce nom qu’elle avait trouvé si beau apposé au bas de chaque page. Sans réfléchir plus avant, elle joignit le sien juste à côté. Son nom qu’il avait trouvé si beau.

 

    Les mois passèrent sans que rien ne se passe. Son ventre continuait de s’arrondir, se moquant éperdument de ce qui pouvait lui obscurcir l’esprit. La grossesse se passait sans encombre et on ne tarda pas à lui annoncer qu’elle attendait des jumeaux. Alors elle se força à sourire à nouveau car deux être attendaient de naître et qu’il allait falloir leur offrir de suite le plus grand et le plus fort des sourires.

    Les difficultés ne survinrent qu’à l’accouchement et il fallut pratique une césarienne en urgence. La mère comme les deux enfants s’en sortirent parfaitement. C’était un garçon et une fille qui n’avait pas encore de nom. Mais quand elle se réveilla, il ne restait que le garçon. On lui dit que quelqu’un d’une grande famille était venu chercher la petite, que c’était prévu depuis longtemps, qu’elle comprendrait et qu’elle recevrait en compensation une pension tous les mois pour l’enfant restant.

 

    Voilà. C’est l’histoire que me racontait parfois ma mère.

 

    Prenez soin de vous et ne perdez pas pied. Ce ne sont pas les noisetiers qui manquent...

 

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