Lettre 12

09/10/12

 
 
    Grand Inconnu,
 

    Je vous remercie bien de ne pas m’avoir envoyé une vague carte postale comme “compensation”. Cela m’aurait davantage frustrée. Et j’aurais même trouvé cela décevant de votre part ! Un tel manque de tact venant de vous... Et puis, je vous comprends tout à fait puisqu’à cette heure, la seule chose que je demande... C’est du repos. Mais je n’en ai pas la possibilité malheureusement. Du moins pas encore. Mais ça viendra. Un jour ou l’autre, forcément. Je finirai par m’écrouler. Ce n’est qu’une question de temps.

    Vous l’aurez compris... De mon côté, ce n’est pas vraiment la joie. Je suis fatiguée. Non, épuisée. De tenir les murs seule... Une famille, c’est beaucoup. C’est pas grand chose... Mais trop pour moi. Des liens de sang. Ca tient à quoi ? Ca s’effiloche avec le temps. Question de génétique. Question d’éducation. Je sais plus trop... Ils ont dit moitié-moitié. Je me coupe en deux ? Papa a pu racheté la maison. Mais pas le jardin. La moitié, c’est beaucoup. On dirait pas comme ça... On y a laissé le noisetier. Je l’aimais tant... Chaque année, une fois revenue de mes grandes vacances, je m’essayais dessous et lui racontait mon été, tout en croquant ses noisettes. C’était chouette... Lui, il est davantage triste pour le potager. Faut dire qu’il s’en occupait ! Ca lui prenait un temps fou... Mais qu’est ce qu’il en était fier ! Ce n’était pas la maison qu’il faisait visiter, mais bien le potager. Là, les tomates... Et sur votre droite, les laitues. Il était plein de couleurs... Mais, c’est fini. Ils ont partagé les biens. Découpé le terrain. Brisé mon coeur.

    Et oui. Il s’agit bien là du divorce de mon père et de ma mère. Le couple qu’on idéalise comme parfait depuis qu’on est gosse... Quand on vous raconte des histoires de princesses et de princes charmants, vous ne pouvez pas vous imaginez d’y voir votre mère et votre père. Sauf que vous ne pouvez pas imaginer une seule seconde qu’après le “Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants”, on y rajoute “Puis, ils divorcèrent et eurent beaucoup d’engueulades”. Ca le fait pas, tout simplement. Alors pourquoi ça se fait en vrai ? Ils pensent pas à nous en vrai... Le divorce c’est égoïste en fait. Mais... Le mariage aussi. Hum. C’est bizarre.

    Moi c’est le mariage c’est temps-ci qui me semble vide de sens. Le divorce tout autant d’ailleurs. Comme vous dîtes... On se dit que c’est pas possible, ça n’existe pas comme mot ça. Ca me le fait quand je répète un mot à voix haute. On en perd son sens, son utilité... C’est amusant. Les mots c’est pas grand chose. Mais ça peut tant. C’est vrai ! Avec des mots, on peut faire tellement mal... Je suis sûre qu’on peut pousser quelqu’un à mourir ! Du meurtre verbal. Tout à fait.

 

    Enfin, je suis contente : vous avez su trouvé le bon endroit pour mon diplôme. C’est comme les tableaux, vous savez. Il leur faut un éclairage particulier, tout ça... Moi, il lui fallait l’odeur du chocolat chaud, c’est évident ! Puis je suis très heureuse pour ce couple. Vraiment... Je me réjouis donc pour ce David et cette Daphnée. J’aime bien ce prénom Daphnée... Ce n’est pas très courant. C’est bien dommage. Je crois que... Je n’imaginais pas que l’histoire pouvait se finir bien. Mais cette carte postale en est une bien jolie preuve. Je l’imagine bien, trônant dans votre cuisine. Elle doit toujours être plaisante à regarder... En leur nom, je vous remercie tout autant pour ce que vous avez fait pour eux. Et pour moi : je ne perds pas tout espoir quant à l’Amour. Il est vrai qu’il serait bien triste d’être à mon âge déjà désabusé du monde... A n’importe quel âge d’ailleurs.

 

    J’ai failli oublié... Toutes mes excuses à nouveau pour le retard. La rentrée est déjà par définition une course effrénée mais alors là... Enfin, merci pour la marguerite. Je l’ai glissé dans un tiroir où personne n’ira fouiller cette fois ! Avec un peu de chance, elle partagera son odeur avec ses voisins : des feutres et quelques romans.

    Je vous laisse, je suis épuisée...

 

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